mercredi 24 janvier 2007

Black is Black

À cette époque, la jeunesse branchouille et paumée de Montréal se grisait à la black label. Une bibine cheapo dont le principal atout tenait dans sa campagne de pub qui en faisait une bière rock.

Avec la bande d'allumés multicolores dont j'étais le seul né au pays, nous allions un soir chez l'un et le lendemain chez l'autre histoire de célébrer l'immortalité de notre insouciance et la beauté de nos rêves encore vierges du cynisme. Et nous cachions nos bières en arrivant car l'ivresse était précieuse et nos goussets rachitiques. En ce temps là, c'était vraiment le top d'avoir un ami Black. Imaginez une bande...

Et cette nuit d'été milieu ninethies, j'écrivais avec Johanne devenue Anna un siècle plus tard:

Les Blacks ont trouvé la black. Fait noir dans la cour sombre. Rue Saint-Dominique. La métropole c'est ça. Blancs sur Noirs. Une piètre bédé en guise de biographie de Mozart lue sur un relent de musique malienne. En essssspécial, les filles venues du bled de Joliette, mouillées de parfum. Y'a un vieux beatnik, Blanc-Blé, qui fait semblant d'aimer la musique, ça rassure son insignifiance identitaire. Et puis là, une espèce de conasse fringuée mannequin d'une vitrine de Wolworth. On attend impatiemment Lilison pour les planter ces tambourineurs à gogo. Il devrait être le clou de la soirée.

Flash: Wolworth. Mon arrière grand-mère, celle qui m'a éduqué, appelait ça le "quinze cents". Putain que j'en ai bouffé des hot-dogs à 15 cents avec arrière mère-grand! L'après-midi, elle m'emmenait au centre d'achats pour m'exhiber à ses congénères grabataires. Le soir, c'était le Bingo. Imaginez le môme de dix ans au royaume des septuagénaires édentés. Petite peau lisse au royaumes des rides et des hanches en plastique. Essayant d'éclairer un monde de chaises somnambules.

"B-12". Criait le grand crétin à moustache. Ça sentait le rance. Et mon arrière grand mère ne perdait jamais la vieille Nicole du regard hagard. La soirée de mon souvenir n'avait pas été si mal pour cette bonnefemme sur le plan pécule : short que de dix piastres!

Parfois, y'a des effluves comme ça qui parfument ma mémoire de souvenirs remplis de tendresse. Ça suinte. J'ai les murs du silence très mous. C'est à tout prendre. La vie avec ses dessous.

Souvent, j'ai entendu mon oncle borgne, l'ancienne star de l'humour du temps où ce n'était pas encore débilitant, me dire que les emmerdeurs vivent longtemps. Elle a cent ans aujourd'hui. Elle réussi à emmerder même le personnel de l'hospice. Paraît qu'elle écrit des lettres d'amour au cerbère de l'entrée.

En tout cas mon oncle avait faux: Les emmerdeuses ne vivent pas très longtemps, elles sont éternelles.

Retour rue Saint-Dominique. Ismaël mon pote, mon mon frère, mon âme soeur musulmane de Dakar a fumé des pétards. Il est bien heureux Ismaël avec son regard rouge sur fond d'ébène. Effluves de femmes en chaleur partout autour. Ismaël, toujours sublime artiste peintre me parle de son nouveau dada: les matelas qu'il recycle pour les scier en moitiés et en faire des tableaux. "C'est là qu'on passe le tiers de notre vie. C'est là que se font les enfants. C'est aussi là que se prennent les grandes décisions". Mais moi je sais bien que c'est surtout parce mes Nègres potes ne pensent qu'au cul.

D'ailleurs, une chose m'a toujours taraudé: pourquoi aiment-ils particulièrement les adipeuses?
On dit qu'en Afrique c'est un signe de prospérité que de protubérer du bide. En tout cas, icitte, à souère, la graisse est proportionelle à l'incommensurabilité de l'insignifiance. Mais il y a une exception. Une grande maigre, Miss Kitsch, avec accent de nonne, qui voudrait bien baiser du Noir pluutôt que d'en broyer.

Retour à la bédé. Je tombe sur une oeuvre de Bilal. Grosse pointure. Tintin voit rouge. Il y a des étoiles qui champignonnent dans l'océan des mots. Des cratères de lucidité qui s'écrasent dans les vitres très propres de Moulinsat, page dix dans "Froid équateur".

Cette bulle étoile, ô combien mystérieuse devrait mystifier ce tintinologue d'Éric. Un orphelin-Chang. Schizo mais le coeur sur la main qui, la nuit dernière, nous en a fait passer une mémorable dans son restaurant musée Hergé du Vieux-Montréal. Une aimable mémoire dans la nuit belge. En lieu belge, il m'a payé toutes ses blagues tandis que je picolais à l'oeil. Nickel. Ivresse subtile. Sa bière aussi généreuse que ses palpitations cardiaques. Saint-Bernardus, elle s'appelait cette rousse bien galbée. Aussi ennivrante qu'une Vénus de l'imaginaire renié.

J'espère cette nuit encore rêvé au Capitaine Haddock et faire la révolution avec Alcazar.

Le monde ne sera jamais aussi bon teint, tiens, qu'à Moulinsart.

Toujours sans boulot, fauché comme les blés. Mes rencontres fortuites me procurent une raison d'exister.

Envie de pisser.

La porte ne ferme pas. Donne sur l'univers. Le monde est mouillé. Les hommes heureux. L'amour pas encore séché. Il trempe dans les mots. Je suis une boule de naphtaline dans une pissotière de Marcel Duchamp.

Je tire dessus, la coince dans ma fermeture pendant un éclair de tonerre de brest. Putain, la porte est coincée.

Parviens à sortir.

Basta, y'a plus de black dans la nuit noire. Mon sauveur me toise électriquement. C'est un chat black. Je n'ai jamais vu son maître. Mon copain est un black-chat. Je n'ai jamais vu sa maîtresse. Mon voisin Black est un chat, je n'ai jamais vu sa chatte. Et lorsque mon voisin me montre les crocs, je sais que nous soommes de la même race. La race de la nuit. Celle où tous les chats Blanc-Black sont gris. Grisé à la black.

Rue Saint-Dominique, 23 juillet de l'an grise 1995. Y paraît qu'on s'en va au Bar saint-Laurent. La grosse quille de black est à cinq piastres. Pas cher, pas cher l'ivresse avec une grosse noire.

photo : tableau de Ismaïla Manga

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