mercredi 16 novembre 2011

Le Vendeur : sympathique crosseur




Vendre son âme

Le vendeur, chaudement accueilli dans plusieurs festivals dont le prestigieux de Sundance, n’est pas sans évoquer les grands films d’hiver du cinéma québécois des seventies.

Marcel Lévesque, un vendeur de chars usagés, sexagénaire et veuf vivant au Lac Saint-Jean (Gilbert Sicotte, puissant), mène une vie composée d’attente de clients éventuels, de « mensonges enrobés de fleurs » et de moments doux en compagnie de sa fille adorée et de son petit-fils, à qui il apprendra les rudiments de la vente dans une scène mémorable.

En parallèle, une grève qui perdure à l’usine de pâte et papier plombe le moral des travailleurs et menace de chambouler toute l’économie du patelin.

Malgré sa collection de trophées et de médailles qui officialisent en toc ses dons de vendeur, et cela depuis des décennies, Marcel enregistrent toujours ses pitchs livrés aux clients sur un magnétophone afin de s’améliorer encore.  

Au grand dam de sa fille (Nathalie Cavezzali, très juste), une sympathique coiffeuse, qui se demande, comme le spectateur, pourquoi il persiste de la sorte. Elle qui, bienveillante, voudrait le voir se reposer et faire attention à lui, histoire de le garder longtemps.

Substance

Gilbert Sicotte livre une performance de haut vol 
Et c’est là que se jouera toute la substance de ce film qui distille aussi une puissante réflexion sur le sens des valeurs et le destin : Marcel, incapable de décrocher de ce rôle de vendeur, sa seule identité sociale, non seulement passe à côté de sa vie, mais il devra aussi assumer les lourdes conséquences de ses petits calculs.  

En nous proposant une histoire proche des gens et philosophiquement profonde, Sébastien Pilote s’est inspiré du parti pris pour la working class d’un Bruce Springsteen – il faut voir la scène du spectacle dans le sous-sol d’église à la fois drôle et respectueuse – mais aussi de La Cerisaie, pièce du célèbre dramaturge russe, Anton Tchékhov, qui illustrait la fin d’un monde auquel on reste attaché. Comme c’est la cas de ce vendeur vieille école qui, par certains aspects, n’est pas sans rappeler le célèbre « crosseur sympathique » qu’était Jean-Paul Belleau. Ce personnage créé pour la télé par Lise Payette et rendu célèbre par le même Gilbert Sicotte dans les années quatre-vingt.

Clin d’œil du hasard, la papetière AbitibiBowater installée à Dolbeau-Mistassini, au Lac Saint-Jean, devait effectivement fermer pendant le tournage. Le réalisateur Pilote, un fils du Saguenay, s’est donc servie de ses entrevues réalisées avec des véritables travailleurs de l’usine pour apporter une touche de cinéma-vérité à son film poético-réaliste poignant, magnifié des images signées Michel La Veaux. À voir.





Le Vendeur est actuellement à l’affiche au cinéma Pine et au Beaubien.


Merci à l'hebdo Accès qui a publié ce texte dans son édition en cours.

samedi 12 novembre 2011

Gloire à la reine d'Angleterre

Tu te reconnaîtras...

jeudi 10 novembre 2011

Arno au Rayon X



Arno en prestation au Festival des nuits secrètes
Arno : Discomanie

Puisque le magnétique Arno, un des top chanteurs de mon petit panthéon perso, sera sur scène à Montréal ce soir dans le cadre de Coup de coeur francophone, je vous propose une sympathique reprise d'une entrevue réalisée en 2008 qui portait sur ses choix musicaux.

Hélas trop méconnu dans nos parages, le Belge Arno demeure une légende du rock européen encensée tant par ses pairs («Tribute to Arno») que par les amateurs de rock qui craquent pour sa voix déchirée, sa dégaine de flibustier et ses chansons délirantes. Sur chacun de ses disques, le zigoto s’est toujours affairé  à reprendre soit des chansons qui le font pleurer (Brel) ou plutôt rire (Abba). À l’occasion de la publication de Covers Cocktail, on a soumis au détecteur de musique cette bête de scène qu’on ne saurait trop vous conseiller de (re)découvrir sur You Tube avec, par exemple, sa reprise de la géniale «Comme à Ostende», de Ferré/Caussimon (ci-haut).

Claude André
Album ou chanteur européen préféré ?
Ah, ça c’est difficile….. Jacques Brel.

Album américain que tu aimes le plus ?
«Blonde On Blonde», Bob Dylan.

Quelle est selon toi la plus belle chanson du monde ?
Ça dépend dans quel état on est.

En ce moment ça serait quoi ?
Aujourd’hui, c’est une chanson d’un groupe canadien qui s’appelle Arcade Fire ( !). Je suis un fan de ça, Tout l’album Funeral.

Tout à l’heure, tu me disais que tu picoles pas mal au bar du festival des films de Ostende ces jours-ci, le meilleur album pour s’enivrer c’est quoi ?
C’est Abba (rires). Dans le temps je n’étais pas fan mais maintenant j’ai un disque et quand j’entends Abba je suis heureux.

Tu prends un malin plaisir à effectuer des reprises de trucs considérés ringards comme Adamo ou Abba…
Ben, j’aime la musique hein, de toute sortes. Il faut être ouvert car, autrement, quand on aime qu’un genre de musique, on est pauvre. C’est la même chose que manger les mêmes mets tous les jours. Dans tous les genres il y a des bonnes choses. Comme la chanson de Abba que je reprends, quand on écoute le texte, c’est une chanson très triste hein.

Le meilleur album pour baiser ?
Avec Viagra ou sans (s’esclaffe de rire) ? Non, je n’ai jamais pris ça parce que ce n’est pas bon pour le cœur. Mais je n’en ai pas besoin parce que je mange beaucoup de céleris… Écoute, quand je baise, je n’écoute pas la musique. Je fais de la musique moi-même…

Un fantasme musical ?
Moi, mon rêve depuis très longtemps, c’est de faire un duo avec Mireille Mathieu. Tu sais pourquoi hein ? Parce qu’elle a une coiffure comme une bite. Et depuis 45 ans elle n’a pas changé. La reprise de Ils ont changé ma chanson de Mélanie (Safka) que je fais avec Stéphan Eicher, au début je voulais que ce soit avec Mireille Mathieu mais elle a peur de moi.

Pourtant tu chantes «Élisa» de Gainsbourg avec Birkin et elle est toujours vivante …
Oui, mais Birkin c’est ma sœur…

Arno, qui est selon toi le plus grand rocker de tous les temps ?
Jésus Christ. Pourquoi ? Il a l’image : les longs cheveux, la barbe…C’était le premier rocker et on parle encore de lui.

Et le plus grand rocker vivant ou contemporain ?
Ben Laden !

Dernier coup de cœur musical ?
Il s’agit d’un duo de New York ; MGMT

La chanson la plus ringarde ?
«Happy Birthday To You»

Chanson la plus difficile à chanter pour toi ?
Il y en a plein, plein, plein…Disons «Figaro si, Figaro là».

La chanson qui te procure le plus d’émotions ?
«Like A Rolling Stone» de Bob Dylan.

Et la musique québécoise, tu aimes ?
Il y a un type, il était très connu dans le temps, j’adore ce mec. C’est quoi déjà son nom ? Dis-moi des noms…Il a un gros nez et des gros oreilles et des cheveux à côté comme ça… Gilles Vigneault ? Oui, c’est ça. Et Leonard Cohen ? Ah oui, j’adore. Ça c’est un des meilleurs hein.

Tu as des idoles ?
Je suis un fan de Caussimon (Jean-Roger). Parce que c’est un mec qui était un non-conformiste. Dans le temps, lorsqu’il allait à Cannes par exemple pour ses films, il jamais ne dormait dans un hôtel. Il préférait toujours rester dans son caravane avec ses chiens. Et pendant l’été, il dormait dehors sur les bancs à Barbès (quartier de Paris). J’ai rencontré son fils et j’ai parlé déjà de lui avec Michel Piccoli. C’est un mec formidable. J’aime aussi beaucoup Jacques Dutronc.

Bonus Tracks :

Puisque tu reprends Elisa, quel est ton album préféré de Gainsbourg ?
J’ai pas un disque de Gainsbourg ! Je te jure. J’ai beaucoup de respect pour le monsieur c’est très bizarre…

Sur Covers Coktails, tu chantes «Drive My Car» des Beatles, ton disque préféré du Fab Four?
Revolver.

Et pour partir sur la lune ?
Like a Rolling Stone et Blonde on Blonde de Bob Dylan.

mercredi 9 novembre 2011

L'homme qui voulait vivre sa vie avec Romain Duris



Je est un autre

Une performance éblouissante de Romain Duris dans un thriller existentiel composé de ruptures de ton très efficaces.

Paul Exben (Romain Duris), un avocat financier parisien à la belle gueule, roulant en BM et portant des complets top classe, mène une vie professionnelle rayonnante, mais semble déchiré intérieurement. Côté sentimental, sa femme (Marina Foïs effacée), apprentie auteure peu épanouie dans son rôle de femme au foyer, remet en question leur couple au risque de briser la famille qui compte deux jeunes enfants.

Alors qu’il découvre que sa femme à un amant, Paul décide de lui rendre visite sous prétexte d’évoquer leur passion commune pour la photo. Au gré des circonstances, il commet l’irréparable. Ce qui le contraint à s’exiler et à entamer une nouvelle vie, celle dont il a toujours rêvée.

Reposant sur le jeu du très convaincant Romain Duris, le film réalisé par Éric Lartigau est une adaptation du très touffu roman du même nom de Douglas Kennedy où il explorait, comme il l’a dit lui-même, « l’idée que chaque homme est très doué pour construire sa propre prison, le mariage étant la prison la plus commune ». Ce qui aurait pour effet, selon l’écrivain, de souvent distiller un sentiment confus de culpabilité dans le couple.

L’exil
Romain Duris est formidable dans L'homme qui voulait vivre sa vie.

À travers la transformation de Paul – qui n’est pas sans rappeler le très beau film Vila Amalia (2008) avec Isabelle Huppert, qui portait aussi sur la fuite de soi à l’ère hypermoderne –, nous assistons aussi à une sorte de rédemption.

Grâce à son talent inouï de photographe, Paul réalise le rêve de Greg, son ancien rival, un photographe free lance, à qui il a emprunté sa nouvelle identité.

Au second degré, on assiste également à une critique de la société contemporaine fondée sur l’apparence, le vide et la marchandisation de la beauté, qui se greffent à un plaidoyer pour les arts – ici, la photo – ainsi qu’à une exploration captivante d’un fantasme propre à la plupart d’entre nous : « Et si je changeais de vie? ».

Le parti pris pour les petites gens – transposé par une démarche proche du documentaire au moyen de magnifiques images de la vie autour d’un port de Serbie, vu par un ancien bourgeois qui trouve enfin son identité – servira de manifeste en faveur de l’authenticité.

Ce sacro-saint imaginaire moderne dont tout le monde se réclame mais que peu de gens, finalement, osent réellement assumer.

Malgré sa conclusion plutôt bancale, ce film à suspense composé de ruptures de ton entre tension et liberté vous fera passer un sacré bon moment.


*** 1/2

L’homme qui voulait vivre sa vie est présentement à l’affiche au Pine et au Beaubien à Montréal.




Merci à l'hebdo Accès Laurentides qui a publié ce texte dans son édition de cette semaine.

samedi 5 novembre 2011

Camille is Back

Camille
Ilo Veyou                                      

Exploratrice d’ambiances musicales emplies de théâtralité, la performeuse à l’esprit anar utilise encore sur ce 4ième album studio sa voix comme d’autres des palettes de couleurs.

Couleurs parfois brinquebalantes grâce à la présence d'un piano préparé. C'est à dire un piano que l'on «prépare» en disposant sur ses cordes des pinces à linge, morceaux de carton, visses, trombones à papier... Un des grands précurseurs du genre est John Cage.

Mais aussi couleur organiques des années hippies, couleur black soul, couleur d'oiseaux bigarrés, couleur ménestrels et couleurs pastels de l'enfance (elle fait toutes les voix sur une chorale d'enfants !).

Acoustique, on y retrouve également quatuor à cordes, tuba, cors, contrebasse et guitares.

Dans un esprit libertaire mais non conceptuelle, l'opus mixé par Oz Friz (Tom Waits) va du folk au R&B en passant par la chanson française dérisoire et la comptine pour nous envelopper dans une bulle tout a fait cohérente, apaisante et parfois souriante. 

*** ½


mercredi 2 novembre 2011

Monsieur Lazhar : humanisme dépouillé


Monsieur Lazhar

La beauté des choses vraies

Fable à fois lumineuse et profonde, Monsieur Lazhar du réalisateur Philipe Falardeau célèbre la résilience et la beauté des petites choses de la vie.

Les plus grands espoirs sont désormais fondés sur le dernier film de Philippe Falardeau (C’est pas moi, je le jure!, Congorama, La moitié gauche du frigo) qui a été officiellement choisi pour représenter le Canada dans la course à l’obtention de l’Oscar du meilleur film en langue étrangère, et ce, devant Starbuck et Café de Flore.

Un choix judicieux compte tenu des qualités intrinsèques de ce film humaniste et dépouillé d’artifice, racontant l’histoire d’un sans-papiers algérien menacé d’expulsion qui propose ses services à une directrice d’école primaire (très juste Danielle Proulx) après avoir lu dans un journal qu’une enseignante de sixième année s’était enlevée la vie.

Adaptée d’une pièce d’Évelyne de La Chenelière conçue pour un seul personnage, cette fable moderne pose un regard sur l’Autre à travers les différences culturelles qui se déploient, mais aussi sur le deuil, les questions existentielles, l’enfance et la mort, égratignant au passage notre système d’éducation. Et cela sans moralisme ni racolage, mais plutôt en distillant un savoureux amalgame d’humour et de tragique.

Là où d’autres auraient été tentés d’utiliser la présence des enfants pour rajouter dans les scènes dramatiques, on demeure ébahi devant la justesse du ton et la délicate intelligence tant du jeu de la caméra que de la direction d’acteurs.

Subtile authenticité

Monsieur Lazhar, incarné par l’Algérien Fellag, se révèle transcendant de force tranquille et d’humanisme lettré, tandis que les deux enfants – Simon (Émilien Néron, troublant) et Alice (Sophie Nélisse, mature) –, sont empreints d’une rare et subtile authenticité.

Chacun à sa façon livre un personnage à la fois nuancé et porteur d’un volcan intérieur. Simon est lesté de ses mensonges coupables, alors qu’Alice a choisi d’instinct d’aborder la question du suicide de façon frontale.

Le tout, comme pour nous dire en filigrane, que chez les petits comme chez les grands, il demeure vain de chercher des vérités manichéennes ou une réponse absolue.

Le salut et la résilience ne résideraient-ils pas, finalement, dans le doute, le mystère et… la beauté des petites choses?

Le film Monsieur Lazhar est présentement à l’affiche dans plusieurs cinémas, dont le Pine à St-Adèle et le Beaubien à Montréal.

Merci à l'hebdo Accès Laurentides qui a publié ce texte dans son édition de cette semaine.






www.journalacces.ca

samedi 29 octobre 2011

Arthur H est un Baba Love

Arthur H
Baba Love

Plus allumé que jamais, l’Arthur nous balance un huitième opuscule particulièrement inspiré et orné de sueur charnelle.

Toujours adepte d’ «une musique qui suggère la transe, un peu hypnotique, répétitive», le fils de l'Autre tangue sur un banc de piano entre poésie et techno. Modernité et lyrisme. Amour et sensualité. Groove et swing. Funk et hip-hop. 

Tout ça grâce à une nouvelle artillerie musicale composée d'une section rythmique particulièrement solide signée Aymeric Westrich et Alexander Angelov de la formation Aufgang, d'une six-corde tenue par Joseph Chedid et d'un piano chevauché par Vincent Taurelle du groupe Air. 

Saluons également les présences en duo de la frangine Izia (qui livre une réplique solaire sur la pièce La Beauté de l'amour) ainsi que celles de Saul Williams (chanteur et poète américain phare du hip-hop soul) et de l'illustre comédien Jean-Louis Trintignant. 

 **** 




mardi 25 octobre 2011

Café de Flore : la dissidence


La Dissidence

Quand des images sublimes, une musique captivante et un désarroi amoureux côtoient une évocation ésotérique racoleuse, on entre en dissidence.

Une Parisienne (efficace Vanessa Paradis) élève courageusement son enfant trisomique dans le Paris grisâtre des années soixante. En parallèle, un DJ en vogue (Kevin Parent, jeu correct, sex-appeal éclatant) doit composer avec la douleur qu’il a provoquée en abandonnant la mère (Hélène Florent, énergique) de ses deux filles et son bonheur trouble pour sa nouvelle flamme (Évelyne Brochu, sensuelle) dans le Montréal lumineux des années 2000.

Réalisateur ultra doué, Jean-Marc Vallée pose un regard lyrique sur Montréal et Paris et ses choix musicaux – qui deviennent ici comme dans le magnifique C.R.A.Z.Y (2005) un personnage en soi – sont top cools. Hélas, cette musique tonitruante donne parfois l’impression de servir de liens entre deux histoires qui ne se juxtaposent toujours pas sans heurts.

En proposant une fable sur l’amour, qui joue avec les codes de la modernité en opposant valeurs humaines nobles et vide clinquant, Vallée, aussi le scénariste, nous demande d’adhérer à certains fantasmes ésotériques propres à l’air du temps.

Si les évocations mystiques se révélaient particulièrement réussies dans Un Prophète ou Biutiful, par exemple, il pourra sembler à de nombreux spectateurs que ce n’est pas le cas dans Café de Flore.

Un film parfois lassant où le malencontreusement drôle, comme la scène chez une voyante, côtoie la remâchée série B, à l’instar de la « zombifiante » séquence finale.

Et que dire de cette manipulation qui consiste à tenter de créer un effet de connivence avec le spectateur en présupposant que l’excessivité pourrait assurer la rédemption des amours perdus, alors qu’on nous présente en fait la folie (personnage de la mère).

Vieux fantasme par ailleurs évoqué par le philosophe Michel Foucault qui a démontré comment la parole du fou était jadis proscrite ou encore présentée comme détentrice d’une ultime vérité. On aimerait y croire…

Quelques observateurs suggèrent un second visionnement aux dissidents, tandis que le film accumule les audiences et les honneurs. Pour notre modeste part, une phrase du regretté Coluche nous vient plutôt en tête : « Ce n’est pas parce qu’ils sont nombreux à avoir tort qu’ils ont raison! »

Café de Flore est présentement à l’affiche, notamment, au Pine St-Adèle et Beaubien à Montréal.
Merci à l'hebdo Accès Laurentides qui a publié ce texte dans son édition en cours.

samedi 22 octobre 2011

Pops star de la rue


La 22ième nuit des sans abris qui s'est déroulé hier à Montréal m'a rappelé cette rencontre effectuée vers 2005 avec le Père Pops. 



Pour de nombreuse personnes, les heureux événements qui jalonnent l'existence ne sont que des coïncidences. 

Mais pour des centaines de jeunes abandonnés et désespérés qui ont eu affaire à La Roulotte, au Bunker ou qui ont fréquenté l’école alternative Dans la rue, il s’agit plutôt d’une évidence :  Dieu se manifeste à travers les êtres humains. 

Le Père Emmett Johns alias Pops, une légende urbaine, n’est pas étranger à l’affaire.

«Pops», ça vient d'où ?
Il y a une quinzaine d’années, lorsque j’ai commencé avec les jeunes de la rue, j’ai pensé à un surnom parce que mon nom peut être difficile pour des francophones. Pops est apparu, c’était idéal parce que c’est familier et en anglais ça désigne quelque chose genre un p’tit vieux dans un dépanneur.


Vous êtes membre de quelle congrégation religieuse?
Père diocésain. Mon patron est à Rome. Sous lui, le pape, il y a un cardinal, le monseigneur Harty (un pour les francophones et un autre pour les anglophones) et moi.

Vous venez de faire allusion au pape. Vous qui œuvrer auprès de marginaux, êtes-vous satisfait de l’élection de ce nouveau pape réputé très conservateur?
On ne sait jamais. C’est le mystère de la papauté. Prenez Jean XXIII, il a ouvert les fenêtres pour laisser entrer l’air frais en ce qui concerne les réformes. Ça peut arriver encore. Et les personnalités changent.


Revenons à vous. Vous êtes né à quel endroit?
Sur le Plateau Mont-Royal à Montréal. Mon père était ouvrier. Il travaillait sur les quais du Saint-Laurent. Contrairement à ses amis qui buvaient et dépensaient leurs sous, il a pu économiser pour acheter une maison. On a même eu une voiture. Mon père était croyant et ma mère, pour sa part, allait à l’église à tous les matins. Je l’ai accompagné avec ma sœur, qui est devenu plus tard patineuse pour les Ices Capades, tout le long de mon primaire. Nous menions une vie tranquille.


Enfant, vous vous destiniez à une carrière religieuse?
Je suis né 1928. J’avais 11 ans quand la guerre a éclaté. J’ai eu des professeurs d’écoles qui sont morts à la guerre. La guerre s’est terminée avant que j’atteigne l’âge requis pour s’enrôler dans l’armée britannique.


Avez-vous craint d’être appelé au front?
Non. Les jeunes vont à la guerre parce qu’ils sont assez caves (rires) pour ne pas avoir peur. Ça représente en quelque sorte la grande aventure. Moi j’étais officier dans les cadets, je voulais aller à la guerre mais comme j’avais 17 ans en 45 et que j’étais trop jeune et trop petit je n’y suis pas allé.


Votre humanisme ne s’était pas encore manifesté à ce moment-là?
Je me suis rappelé, de nombreuses années plus tard que lorsque nous étions enfants et que ma mère allait sur le boulevard Saint-Laurent acheter du beurre, elle en prenait 5 livres alors que nous n’étions que quatre. En fait, elle en donnait aux voisins dans le besoin en échange de petits services. Aussi, à tous les jours pour aller à l’école, je passais devant un immeuble intriguant qui abritait la cour juvénile, cela nous fascinait. Quand je n’étais pas sage, mon père me montrait la direction de l’immeuble avec son pouce, je comprenais…


Mais qu’elle était votre vocation à ce moment?
Militaire ou génie en chimie. J’ai travaillé un été chez un chimiste et l’odeur m’a découragé de poursuivre dans cette voie. Ensuite, j’ai consulté mon père et il m’a dit : « tu vas aller à l’université où je briserai tous les os de ton corps. Cela ne laissait pas beaucoup de place à la discussion (rires). À la maison nous recevions deux revues religieuses. C’est en les consultant que j’ai décidé d’aller en Chine pour me faire missionnaire.


Et alors, la Chine?
Je suis allé à Scarborough, Ontario pour offrir mes services et ils ont décidé en 49 que je n’avais pas la vocation de missionnaire. J’ai de nouveau posé ma candidature à 5 reprises. Puis, je me suis rendu à une congrégation de New York en auto-stop, même refus. Je suis donc revenu à Montréal encore un peu plus déçu. Puisque j’avais déjà fait 4 ans d’un programme de 7 années d’études en théologie à l’Université de Montréal, j’ai décidé de poursuivre et quand je suis sorti j’ai été ordonné prêtre.


Cela ne vous posait pas de problème de renoncer à l’amour entre un homme et une femme?
Adolescent, j’avais déjà décidé de ne pas avoir de famille. Je souhaitais quelque chose d’un peu plus tranquille (rires). Je ne voyais pas que de la gaieté dans les familles de mon entourage.


Les jeunes filles ne vous tourmentaient donc pas?
J’habitais un quartier francophone alors que j’étais un anglo qui fréquentait une école de l’Ouest de la ville. Je voyais donc mes amis là-bas et le soir, à la maison, je faisais mes études. Mon père était très rigoureux à ce sujet. J’avais cependant une amie féminine…


Vous avez donc œuvré en qualité de prêtre à Montréal après vos études?
Oui, au milieu des années soixante j’ai fondé la première maison de transition pour les jeunes qui sortaient de centre d’accueil au Canada. Je pense qu’il y a un lien avec l’immeuble mystérieux que je voyais petit. Comme ils fuguaient toujours dès qu’ils sortaient j’ai eu l’idée d’ouvrir cette maison de chambres ? Puisqu’ ils ne fuguaient plus, il y avait comme un message. Plus tard, j’ai été aumônier à l’hôpital psychiatrique Douglas.


Vous avez constamment été entouré de marginaux, de laissés pour compte de la société, un choix?
Ça c’est intéressant. En 1966, j’étais vicaire dans une paroisse où le curé était un peu disons débalancé. J’ai donc fait une demande pour être transféré et m’a offert ce poste!
J’ai cumulé trois ou quatre postes pendant plusieurs années.


Êtes vous un marginal au sein de l’église catholique?
J’essaie d’être très ordinaire. Je fréquente les réunions de mes confrères, ils me connaissent et ne sont pas toujours content des perspectives que j’apporte. Au sujet de l’argent accumulé par l’église par exemple. Il arrive un moment où il faut reconsidérer ces choses. Au moyen âge, le pape subventionnait l’art et les universités par exemple.


On dit que vous avez développé une passion plutôt inhabituelle chez les religieux.
Après avoir obtenu ma licence de pilote, je me suis acheté à crédit un Senna 182 4 places et je suis devenu membre de l’association des pilotes prêtres d’Amérique. Je partais de Dorval et avec des amis nous sommes allés au Mexique, à Trinité-Et-Tobago, au Bahamas, en Barbade…Souvent nous dormions dans les presbytères locaux. Comme nous ne portions pas toujours nos habits de fonction on s’inscrivait souvent sous le vocable travailleur autonome dans les pays où nous séjournions.


Avez-vous un jour regretté d’avoir fait vœu de chasteté?
Non, j’ai frôlé si on peut dire mais je suis demeuré fidèle à mes convictions. Même si nous sommes au régime, on peut toujours regardé le menu!


Comment en êtes vous venus à fonder ce pourquoi on vous connaît soit Chez Pops, Le Bunker et La roulotte qui distribue des hot-dog et accueil inconditionnel aux jeunes?
C’était en 1988. J’étais malade et suicidaire. Je venais de faire une grave dépression. Heureusement je connaissais la maladie. J’ai été traité. Et je ne voulais pas retourner comme Curé dans ma paroisse où les contacts humains proches étaient plutôt rares. Bref, je souhaitais m’impliquer auprès des jeunes. C’est en entendant une entrevue à la radio d’un type qui distribuait de la bouffe et des vêtements aux jeunes de la rue à Toronto que j’ai décidé de l’imiter à Montréal. Ce que j’ai fait avec un prêt personnel. On m’a dit que cela ne marcherait jamais, qu’il n’y avait pas de sans-abri à Montréal…

Sur une note plus personnelle, je ne serai jamais assez reconnaissant à l'endroit de Pops qui, hormis son humanitude à envers des jeunes paumés, m'a dit un jour vers 2005 : «Ta fille cherchera plus tard un garçon qui la traitera comme son père l'a fait avec elle». Cela m'a donné la dose de courage qu'il me manquait à l'époque pour lutter afin d'obtenir une éventuelle garde partagée. «Car si tu ne le fait pas, tu donneras raison à sa mère...» Hommage.

Pour contribuer aux œuvres de Pops :
Dans la rue
893, rue de la Gauchetière Ouest,
niveau 90, bureau 220
H3B-5K3
514-526-5222

Tu te reconnaîtras...encore.

vendredi 21 octobre 2011

Commentaire d'Alexandre Jardin sur la famille reconstituée

ACTU-MATCH | VENDREDI 1 JANVIER 2010

2000-2010 LA FAMILLE PREND LE LARGE. PAR ALEXANDRE JARDIN

 2000-2010 La famille prend le large. Par Alexandre Jardin
Quatre Willis et une ex-madame Willis se cachent sur la photo. Saurez-vous les reconnaître ? | Photo Reuters

Paru dans Match
Faire passer la famille recomposée pour quelque chose de formidable, c’est nier le mal qu’on fait aux enfants.
Alexandre Jardin - Paris Match

La vraie folie commence quand on essaie de faire passer pour normal ce qui ne l’est pas ; et pour désirable ce qui fait souffrir. C’est ce qui s’est passé, en France, avec la famille en franchissant le cap de l’an 2000. La famille dite recomposée s’est alors imposée, en quelques années, comme une quasi-norme. Quelque chose de quasi formidable ! Pas une famille puzzle de grands sportifs tricolores, de politiques béats et de stars épanouies qui ne se soit fait photographier sur son canapé pour Paris Match en claironnant son bonheur recomposé ; et en laissant entendre que la tribu non traditionnelle, ça fonctionne. Tout en bêlant que cette nouvelle manière de vivre est, bien entendu, synonyme d’harmonie et de joie pour tous. Comme s’il fallait à tout prix déculpabiliser les parents du XXIe siècle naissant. Comme si le désir de vivre comme on l’entend devait à toute force être légitimé par les couvertures positives de nos magazines.
Nous avons pété les plombs. Non pas de vivre comme nous le souhaitons ; mais de ne plus être capables – nous, les adultes – d’assumer notre égoïsme et nos valeurs individualistes face à nos enfants. Parce que la vérité est là, sévère : la famille recomposée reste une sacrée difficulté pour nos petits ; même si ça se passe bien (pour qui, au fait ?). Ne nous leurrons pas : ce qui s’est écrit depuis dix ans dans la presse sur ce phénomène «moderne et plein d’espoir» a été écrit par des adultes pour des adultes. En évitant de trop donner la parole aux professeurs de désillusions. Côté enfants, priés de sourire sur les photos glacées, la fête fut moins évidente. Surtout lorsque cette recomposition réussie éclate à son tour et que les gamins ballottés une seconde fois se retrouvent abandonnés, si souvent hélas, par d’ex-beaux-parents qui s’évanouissent brusquement de leur quotidien ; alors que les enfants avaient déjà eu tant de peine à ouvrir leur cœur. Regardez autour de vous comme cet abandon-là se généralise en toute bonne conscience (ce n’est pas mon fils après tout) !

DÉCULPABILITÉ COUPABLE

Ces lâcheurs, bizarrement, se souviennent fort opportunément que les lois vieillottes de la solidarité familiale ne leur créent aucune obligation. Ouf ! Alors même que chacun sent bien que ça reste moche de trahir la confiance accordée par un minot. Mais notre machine médiatique à dé-cul-pa-bi-li-ser les adultes – les journaux sont exactement ce que nous attendons d’eux – reste là pour nous seriner que nous avons bien le droit de vivre comme ça nous chante ; nous qui sommes enfin li-bé-rés des croyances casse-pieds de nos aïeux. Toute notre société n’est-elle pas désormais orchestrée pour nous conforter dans l’idée palpitante qu’il serait forcément bon de changer, qu’il faudrait sans cesse passer à autre chose et, surtout, ne pas s’enliser dans un couple monotone ? Pour faire tourner la société de consommation à fond de train (et vendre la génération suivante de téléphones), il a bien fallu torpiller la culture ­traditionnelle – économe, hypocrite et pas très fun – pour entrer gaiement dans le je-jouis-donc-je-suis d’une éternelle adolescence festive.

En refilant l’addition... aux petits. A nos petits dont nous exigeons (sans rougir) un dernier effort : par pitié, déculpabilisez-nous en répétant tous en cœur que la famille recomposée, c’est le pied ! Et surtout, ayez la bonté de ne pas trop nous faire part de vos désarrois, de vos sentiments d’insécurité... Protégez-nous ! Voilà ce que, en franchissant l’an 2000, nous – les grandes personnes – avons implicitement réclamé de nos enfants. Et je ne fus pas le dernier à le faire. Avec une malhonnêteté dont je connais bien l’odeur. Pourquoi, à l’aube de ce siècle, nous est-il devenu soudain si difficile d’assumer nos choix personnels devant nos gamins, avec une honnête culpabilité ? En revendiquant sans fard nos priorités hédonistes et notre égoïsme réel ? Au risque d’être jugés et pris pour ce que nous sommes en réalité : des gens imparfaits, souvent âpres et plutôt nuls dans nos relations. Pourquoi avons-nous, collectivement, tenté de faire passer la famille recomposée pour quelque chose de formidable ? Et de bienfaisant...

Cette manœuvre de faussaire me paraît indigne car il y a quelque chose de plus incorrect que de brusquer un enfant, c’est de nier le mal qu’on lui fait. Pour préserver une fallacieuse bonne conscience... qui, de surcroît, compromet l’éventuel succès d’un bonheur recomposé ; car on ne peut pas être heureux une nouvelle fois si l’on muselle, par commodité, la part de souffrance de nos petits chats. La prochaine fois que vous verrez dans Paris Match une photo de famille puzzle exhibant des stars radieuses sur leur canapé, pensez à mon article. Leurs enfants auraient-ils dit la même chose ? Point final

mercredi 19 octobre 2011

Hanky Tonk

The Lost Notebooks of Hank Williams

Collectif

                                              Oh, Mamam, Come Home par Jakob Dylan


Pierre angulaire du blues des Blancs, le country, et plus particulièrement sa déclinaison honky tonk, Hank Williams est décédé d’alcoolisme pendant la nuit de transition de 1952 à 1953 à l'âge de 29 ans. 

Parmi ses admirateurs on compte, notamment, un certain Leonard Cohen et un non moins certain Bob Dylan. 

C'est ce dernier, propriétaire d’une serviette contenant des chansons non endisquées et des esquisses, qui a demandé à des amis plus et moins célèbre de les compléter et de les interpréter. 

En plus du légendaire Dylan lui-même, on y retrouve Jakob Dylan, son fils, et des artistes aussi inattendus que Norah Jones, Sheryl Crow  et Jack White (White Stripes) qui nous bouleverse avec You Know That I Know.

Le résultat global s'avère convenu mais ô combien efficace !

*** ½





                                             

vendredi 14 octobre 2011

Véronic Dicaire : mystifiante

Peter Gabriel : New Blood


Peter Gabriel 
New Blood

Suite à l'aventure symphonique initiée avec l'album «ni guitare ni batterie» Scratch My Back (2010), et dans la foulée du spectacle avec grand orchestre capté live à London qui sort ces jours-ci en dvd, Blue Ray et 3D, voici le cd New Blood. 

Un nouvel encodé où l'ex égérie de Genesis revisite façon philharmonique quelques uns de ses classiques mais pas nécessairement les plus commerciaux à la  Sledgehammer ou Shock the Monkey. 


Il a cependant accepté de reprendre un tube plus léger, Solsbury Hill.  


Pièce qui se retrouve à la fin de l'album entrecoupée d'une longue pause agrémentée de sons ambiants captés sur la colline en question. 


Rappelons, pour la petite histoire, que Gabriel aurait vécu une expérience spirituelle à cet endroit situé en Angleterre. 

Le cd, contrairement au film, a été enregistré en studio et, bonus, se décline accompagné d' une version instrumentale en coffret. 

Et puis ? 

C’est un peu comme si Gabriel nous emmenait chevaucher sur une mer symphonique.  

Une théâtralité magnifiée de reliefs qui ne pourra que réjouir la myriade de fans de Genesis.

*** ½