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dimanche 23 décembre 2012

Dieu est mort, vive Bourdieu !



Bourdieu et Marx : pour des centaines d'intellectuels de gauche le premier a remplacé le second au sommet de leur  panthéon personnel de la pensée.


Dieu est mort, vive Bourdieu !

Disparu en 2002, Pierre Bourdieu fut sans doute l’intellectuel français le plus controversé de la fin du XXIe siècle. Ultra cité partout dans le monde même 10 ans après sa mort, ce penseur rock qui déboulonnait les institutions a écrit une trentaine d’ouvrages et compte toujours des milliers d’adeptes. Coup de bol, le Seuil publiait il y a quelques semaines Sur l’État. Une recension de ses cours au Collège de France de 1989 à 1992 qui nous donne à voir un Bourdieu à la fois plus pédagogue que jamais mais toujours aussi transcendant. Nous avons demandé à Fréderic Merand, politologue à l’Université de Montréal et auteur notamment d’un article (avec Vincent Pouliot) portant sur Bourdieu de nous parler de Sur l’État.


M. Merand, pourquoi, selon-vous, devrions-nous lire Bourdieu ?



Le politologue Frédéric Merand de l'UdM
Bourdieu fixe un objectif ambitieux aux sciences sociales : mettre au jour les conditions sociales qui rendent possible la vie économique, politique, familiale, scientifique ou culturelle. Son œuvre séduit parce qu’elle permet de « dénaturaliser » ce que nous prenons pour des réalités évidentes : la nation, le marché, le talent, le goût, la science… Mais elle dérange parce qu’elle montre que toute relation sociale se fonde sur une inégalité de pouvoir.

Pour Bourdieu, qu'est-ce que l'État ?



L’État est bien sûr un appareil bureaucratique, mais c’est surtout une puissante construction mentale. « Parler au nom de l’État » donne un pouvoir considérable aux groupes sociaux qui ont accès au sommet de l’État (juristes, hauts fonctionnaires, médecins, patrons…). Il permet de dire qui est citoyen et qui ne l’est pas, qu’est-ce que le mariage, où est l’ennemi, qui ira en prison… Bourdieu souligne la réalité double de l’État, qui sert à réprimer (ce qu’il appelle la main droite de l’État) mais aussi à protéger (la main gauche).

Bourdieu analyse la « révolution » de Mai-68 en France. Peut-on établir un parallèle avec le «printemps érable» ?

Oui. Bourdieu analyse Mai-68 comme une crise du champ universitaire issue d’une démocratisation inaboutie. Comme au Québec, la contestation est portée par ce qu’il appelle les « facultés dominées » (lettres et sciences), où les débouchés professionnels sont incertains, alors que les « facultés dominantes » (médecine et droit… aujourd’hui on ajouterait gestion) sont plutôt indifférentes au mouvement.

Bourdieu parle de révolution symbolique en donnant l'exemple du peintre Manet...



Bourdieu aimait analyser la vie et l’œuvre d’un personnage emblématique (par exemple Manet, mais aussi l’écrivain Gustave Flaubert ou le philosophe Martin Heidegger) à partir du milieu social dans lequel il a vécu. Manet intéresse Bourdieu dans la mesure où sa trajectoire lui permet d’expliquer la formation au 19e siècle d’un champ artistique moderne, autonome, qui ne dépendra plus des académies ou des mécènes mais du jugement des artistes eux-mêmes.

Le concept de temps (calendrier, heures) est une construction de l'État...

Paraphrasant le sociologue allemand Max Weber, Bourdieu dit que l’État détient le « monopole de la violence symbolique légitime ». C’est à travers l’État qu’on obtient le pouvoir d’imposer des « principes de vision et de division ». Presque toutes nos catégories de pensée ont été inculquées par l’État, souvent à travers l’école : le calendrier avec ses congés officiels et ses jours fériés, mais aussi les poids et les mesures, l’histoire avec ses dates, ses héros et ses grands découpages, la géographie nationale, etc. Derrière toutes ces distinctions, il y a des gagnants et des perdants, mais nous nous soumettons de manière inconsciente à un ordre social, celui d’un État et pas d’un autre.


Bourdieu pose son regard acéré au sujet de l'opinion publique, il n'y croit pas?

L’un des textes les plus connus de Bourdieu s’intitule L’opinion publique n’existe pas. Sa critique des sondages d’opinion va au-delà de la méfiance dont on doit faire preuve à l’égard de la formulation et de l’ordre des questions. Pour Bourdieu, les gens n’ont souvent pas une opinion formée sur quelque chose avant qu’on leur pose la question. En fait, les sondages sont plutôt des instruments d’action politique. Dire que 66 % des Québécois veulent ceci ou cela n’a de sens que dans la mesure où ça permet à certains groupes de promouvoir leur opinion plutôt qu’une autre. C’est une façon de dire que « l’opinion publique est avec nous » comme autrefois les rois disaient que Dieu était avec eux.

Sur l'État : Cours au Collège de France (1989-1992)
Seuil, 2012
672 p.



Florilège bourdieusien 


«  L’image du jeu est sans doute la moins mauvaise pour évoquer les choses sociales. »

«  La télévision a une sorte de monopole de fait sur la formation des cerveaux d'une partie très importante de la population. »

samedi 2 juin 2012

Le triomphe de l'image


Une affiche de la télésérie culte Mad Men


Incroyable mais… faux!

Livre événement dès sa publication au États-Unis en 1962, Le triomphe de l’image de Daniel Boorstin est devenu un classique qui a retenti autant chez les intellectuels qu’auprès du grand public. Pour la première fois en français, on y découvre l’histoire de l’image, de la pub, des pseudo-événements et quelques secrets de la télésérie Mad Men. Entretien avec Mark Fortier, son éditeur et traducteur qui est également chargé de cours en sociologie.

Claude André

Le livre de Boorstin aurait-il influencé les créateurs de Mad Men?
On voit Le triomphe de l’image sur la table de chevet de Don Draper, ainsi qu’un autre livre de Boorstin. Il est manifeste que les réflexions de Boorstin sur la culture américaine, la publicité et la consommation correspondent au propos de Mad Men. De plus, les sujets abordés par Boorstin et ceux de la télésérie sont souvent similaires : le débat Nixon/Kennedy, la publicité pour Lucky Strike, le roman Exodus de Leon Uris et le tourisme en Israël. Ce qui me frappe le plus, c’est le lien entre le générique du début de la série – où l’on voit des personnes chuter dans le vide – et la crainte de Boorstin que le monde l’image nous fasse perdre tout sens de la réalité, de ce que nous sommes, comme individu et comme société.


Le culte de l’image a-t-il été instauré par le premier débat télévisé opposant Kennedy à Nixon, en 1960?
Ce débat fut le premier du genre. Aux yeux de Boorstin, c’était un simulacre, une pseudo discussion qui ne permettait aucun échange d’idées réel. Soumis aux contraintes de la télévision et à la perception des auditeurs, les candidats sont condamnés à se lancer des répliques de 2 minutes. Pour éviter le ridicule, ils doivent s’interdire de penser. Nous sommes aujourd’hui habitués à ce cirque. Fait comique : les chaînes de télévision de l’époque ont repris la formule et la mise en scène des quiz télévisés pour organiser ces débats. Un quiz, ironise Boorstin, dont le premier prix est un boulot de 4 ans à 100 000 $ par année!
Daniel J. Boorstin

Dans le livre de Boorstin, on apprend notamment qu’un branding peut être victime de son succès.
Fidèle à son habitude, Boorstin a un sens aigu des détails, souvent savoureux. Il remarque en outre que l’objectif d’une image de marque est d’être simple, un peu équivoque, pour frapper les esprits et se différencier. Mais une marque peut être victime de sa popularité. Si elle devient le nom d’un produit en général, comme Kleenex pour les mouchoirs, alors elle perd sa spécificité, ce qui peut nuire à ses ventes. C’est souvent arrivé.

Chose étonnante, on découvre que non seulement les gens se laissent berner par la pub, mais aussi qu’ils prennent plaisir à découvrir les méthodes utilisées, lorsqu’ils apprennent qu’ils l’ont été trompés.
Boorstin attribue cette découverte à P.T. Barnum, l’homme de cirque du 20e siècle. Ce dernier n’avait pas son pareil pour inventer des attrape-nigauds (le général Tom Pouce, la nourrice de George Washington, la sirène à tête de singe, etc.). Mais ce qui fit sa renommée, c’est surtout le tapage que provoquait la dénonciation de ses astuces. Il se dénonçait d’ailleurs souvent lui-même! Les gens étaient autant fascinés par ses spectacles que par la révélation de l’inventivité qu’il déployait pour les distraire. C’est la loi des pseudo-événements. La propagande est un mensonge qui vise à tromper les gens. Si on démasque le mensonge, il cesse d’être efficace. Il en va autrement du pseudo-événement. Celui-ci est un fait, plus ou moins artificiel, qui se nourrit de notre désir d’être diverti et qui s’alimente de notre désir d’être informé. Paris Hilton en est un bon exemple. Tout comme le « scandale » que suscite les mannequins retouchés à l’ordinateur, qui devient lui-même un sujet de discussion ou de reportage. On se passionne autant pour les duperies qu’à découvrir comment elles ont été conçues.

Le triomphe de l’image : une histoire des pseudo-événements en Amérique de Daniel J. Boorstin (LUX Éditeur) est actuellement en librairie.

samedi 21 avril 2012

L'exil selon Gabriel Anctil


Choisir l’exil

Passionné de  Kerouac et marqué par l’œuvre de Michel Tremblay et sa petite musique joualisante, l’auteur Gabriel Anctil fait, avec son premier roman Sur la 132, une entrée tonitruante dans notre paysage littéraire.
  
Votre personnage Théo, avant de partir à Trois-Pistoles, évolue dans le milieu de la pub. Peut-on établir un lien avec 99 Francs de Beigbeder ?
Je ne l’ai pas lu et Beigbeder ne figure pas parmi mes auteurs préférés. La publicité ? Je ne pense pas que cela apporte beaucoup de choses positives. Si j’ai voulu situer mon personnage dans ce milieu, c’est qu’avec son ancrage dans la superficialité et l’image, il me semblait le plus opposé à la région.

La thèse de votre roman est donc la quête de soi, la quête du sens ?
Oui, Théo n’a jamais été plus loin que la ville de Québec. Il a vécu, après l’université, dans une bulle hermétique avec des gens qui pensent et vivent comme lui. Ce qui fait en sorte qu’il ressent tout un clash culturel lorsqu’il  arrive en région mais sa quête le poussera à s’ouvrir aux autres dont quelques babys boomers.

Contrairement au discours ambiant (Martineau, Buck-Côté, Duhaime) vous êtes, à 32 ans, fasciné par les boomers et semblez vouloir en quelque sorte les réhabiliter…
Je me suis réconcilié avec eux en écrivant le roman. Ma conception du Québec ne s’articule pas autour de l’idée d’une guerre entre les générations mais plutôt dans esprit de continuité. Je crois, contrairement à ceux que vous venez de nommer, que chaque génération doit nourrir la suivante. Je suis aussi fasciné par les boomers car ils ont évolué dans un contexte qui est difficile à imaginer aujourd’hui. Ils avaient un peu plus de 30 ans en 1976 lorsque le Parti Québécois est arrivé au pouvoir. Collectivement, ils ont vraiment essayé beaucoup de choses et sur le plan culturel, ça demeure la génération qui a été la plus forte au Québec.

Vous pensez pas que cette génération a fait un gros party et que c’est la suivante, la X, qui a eu la gueule bois ?
(Rires) Oui, vous en avez vraiment plus bavé que nous. Dans le milieu du travail il est vrai qu’ils ont occupé tous les postes mais je les vois partir depuis deux ou trois ans. Mon personnage, qui ne connaît rien du Québec, rencontre Clermont, un vieux militant boomer qui l’invite à regarder les élections et l’éveille à la politique.

Votre intention d’auteur était-elle de secouer votre génération ? La trouvez vous aphasique à l’égard de la politique ?
Oui, mais ma réflexion a changé depuis quelques semaines avec le mouvement étudiant. Avant cela, j’étais plutôt découragé par le faible pourcentage de gens de ma génération qui se rendent voter. Mais les plus jeunes sont en train de prouver à tout le monde que ce n’est pas une génération d’égoïstes, qu’ils sont très articulés et pourvus d’une vision d’avenir. Cela me rempli d’espoir.

Comme votre personnage, vous avez vécu en région. Votre souvenir le plus marquant ?
À Trois-Pistoles presque chaque coin de rue est associé à une légende. Ça m’a profondément marqué. La ville existe depuis 350 ans et avant on y retrouvait des Amérindiens. Il y a tout un imaginaire qui entoure cette  région. L’église par exemple est associée à une légende que j’ai reproduite, en l’adaptant, dans mon roman. Sans parler du paysage qui est vraiment extraordinaire.

Sur la 132 est disponible en librairies



Gabriel Anctil est né en 1979 à Montréal. Sur la 132 est le premier roman qu’il publie mais il en a écrit d’autres. Il a publié des textes sur Kerouac dans Le Devoir et bosse à Télé-Québec où il est chargé des achats de films présentés dans le cadre de Ciné-cadeau.

mardi 17 avril 2012

Hollywood et la politique : se divertir sans s'abrutir


Hollywood en plywood

Certains ne s’en vantent pas dans les salons, mais la plupart des gens adorent savourer des films hollywoodiens. Dans son captivant essai Hollywood et la politique, paru chez Écosociété, Claude Vaillancourt nous invite à ne pas bouder notre plaisir tout en demeurant attentifs aux messages qui y sont véhiculés.

Votre livre est-il une charge contre le cinéma d’Hollywood?
Non, au contraire. L’objectif est de contribuer à ce que les gens comprennent mieux ce qu’ils voient car de nombreux messages sont transmis par le cinéma hollywoodien. Il s’agit d’un contexte assez particulier où les investissements sont très élevés et où nombre de personnes interviennent dans le processus de production. Dans ce contexte, est-ce que les réalisateurs peuvent vraiment transmettre des idées qui leur sont personnelles ou qui vont à l’encontre des intérêts de ceux qui financent ces films? Un contrôle est-il exercé et, si oui, dans quelle mesure?

Et la réponse est…
Il subsiste un contrôle qui est assez grand mais les gens peuvent y échapper car, malgré tout, on y retrouve une certaine liberté d’expression.

Vous dites qu’Hollywood souffre, en ce moment, d’un grave manque d’imagination. Quel serait l’âge d’or?
Je reproduisais un propos que l’on entend souvent, dont celui du célèbre critique Roger Ebert. Si on analyse les années 40-50, on se rend compte qu’il y a eu beaucoup de bons films à cette époque, dont ceux de Frank Capra. On y retrouvait une grande richesse dans les dialogues, qui s’est transformée avec le temps en scènes d’action. Chaque année, de bons films sont réalisés. Par exemple, en 2011, The Descendants avec George Clooney est un exemple assez intéressant de film qui pose de bonnes questions. L’idée de mon livre m’est venue pendant les années Bush durant lesquelles la presse était soumise aux dépêches et aux communiqués qu’émettait son gouvernement. Or, le cinéma américain a connu une excellente période à ce moment-là. Je pense à des films contestataires, comme Lord of War, Syriana ou Munich (Steven Spielberg).

Parlant de Spielberg, que pensez-vous du discours selon lequel le cinéma hollywoodien serait contrôlé par des Juifs qui s’en serviraient comme d’un instrument de propagande?
Je n’embarque pas là-dedans. Les studios appartiennent à des empires financiers qui sont plus grands qu’eux-mêmes et ces empires viennent de partout. Il y a Sony, qui appartient à des Japonais, l’Australien Murdoch est propriétaire d’un studio, il y a aussi General Electric qui en possède… C’est une sorte de grande sphère financière. Certains, comme Hervé Kempf, ont parlé d’une oligarchie mais j’ai ne crois pas à une oligarchie dominée par une ethnie particulière. Cela dit, aux yeux des républicains, Hollywood est un nid de démocrates et c’est pour cela qu’ils s’y attaquent souvent.


Claude Vaillancourt est romancier, essayiste, conférencier, musicien, professeur de littérature, militant altermondialiste et cinéphile. Membre du comité de coordination de la revue À bâbord, il a écrit Mainmise sur les services et les romans Les années de bataille et L’inconnue. Son dernier ouvrage, Hollywood et la politique, est actuellement en librairie.

«The Descendants avec George Clooney, un exemple assez intéressant de film qui pose de bonnes questions», selon l'auteur Claude Vaillancourt.

lundi 16 avril 2012

Le western urbain de Marie-Hélène Poitras

Western urbain

Fana des films de Sergio Leone et de polars, l’auteure et journaliste Marie Hélène Poitras nous livre un western-spaghetti nappé de 
« montréalités » avec son roman Griffintown. Une oeuvre qui sublime ces marginaux, souvent poqués, qui conduisent des calèches. À lire avec du Ennio Morricone en musique de fond.


Vous avez choisi d’écrire un western urbain…
Je laisse les gens décider si c’est vraiment un western ou non. Mais je le suggère d’autant plus que j’ai eu vraiment du plaisir à jouer avec les clichés qui s’y rattachent. Je ne parle pas des westerns traditionnels construits de façon manichéenne, mais bien des westerns-spaghettis avec leur côté série B, leur aspect lyrique et leurs trames musicales. Mon défi était de trouver une façon de faire passer ces effets sonores dans l’écriture. C’est d’ailleurs pour cela que j’emploie un style assez sensible et que la prise en charge de la narration frôle la forme poétique. Pour la conclusion du livre, j’avais la volonté de créer quelque chose qui pourrait rappeler la célèbre scène finale du film Le bon, la brute et le truand, lorsque le gars se sauve à cheval avec la musique qui embarque sur l’image.

Vous dites que les cochers sont des gens qui construisent leur légende. Pourrait-on dire que ce sont aussi des poqués qui se font du cinéma?
Oui, c’est cela. Ce sont tous des conteurs nés. C’est ainsi qu’ils gagnent leur vie. Plus leur tour de calèche est captivant, davantage ils touchent en pourboire. En les côtoyant, j’ai découvert que ces gens colorés ont souvent un passé assez rough qu’ils essaient d’oublier. Un cocher raconte toujours sa légende, celle qu’il a peaufinée. Or, lorsqu’il n’est pas présent, les autres cochers proposent une autre histoire sur ce même cocher. En passant pas mal de temps avec eux, on finit par connaître la vérité qui est toujours fascinante. Par exemple, lorsque nous attendions les touristes, il m’arrivait de les observer, de les écouter et j’avais l’impression d’être dans une pièce de théâtre où il n’y aurait jamais de temps morts.

Vous révélez que les cochers sont détestés des résidents du Vieux-Montréal.
Ce sont des gens assez fortunés qui achètent des condos de luxe. Pour eux, de voir un gars à l’allure un peu louche qui n’a pas bien nettoyé son emplacement en partant et en y laissant l’odeur du cheval, c’est dérangeant. Vous savez, le fouet dont sont munis les cochers n’est pas destiné aux chevaux. On me l’a dit assez tôt. Une fois, alors qu’un conducteur me mettait de la pression pour me dépasser dans une petite rue où cela n’était pas possible, j’ai arrêté mon cheval et je suis descendue de ma calèche avec mon fouet pour lui en administrer un coup retentissant sur le capot de sa voiture! Et je lui ai dit : « Si t’es pressé, ne passe pas par les petites rues du Vieux. » Je suis ensuite remontée sur ma calèche avant de repartir très lentement.

Marie Hélène, si je vous invitais à savourer un bon steak de cheval…
(Rires). Jamais de la vie. Je ne mange même pas de poisson ni de fruit de mer, alors encore moins du cheval!






Née en 1975, Marie Hélène Poitras est critique musicale à l’hebdomadaire Voir. Elle a publié Soudain le Minotaure, en 2002, qui lui a valu le prix Anne-Hébert, et La mort de Mignonne et autres histoires, en 2005, qui fut finaliste au Prix des libraires du Québec. Marie Hélène est également éditrice à la Zone d’écriture de Radio-Canada.

mercredi 28 mars 2012

Entretien avec l'auteur Philip Kerr sur la Trilogie Berlinoise


Drogue dure (1ère partie)

L'auteur de La trilogie berlinoise Philip Kerr
Avec sa captivante série La Trilogie berlinoise, le romancier britannique Philip Kerr a imaginé un personnage fascinant qui nous fait revivre l’Histoire de l’intérieur. La dernière parution francophone qui porte sur les aventures de Bernie Gunther, Hôtel Adlon, trône comme ses prédécesseurs au sommet des palmarès. Bonheur, il nous en restera deux autres à savourer avant la fin imminente de la série. Quelques questions à son auteur.

Claude André

Comment vous est venue l’idée de créer le personnage de Bernhard Gunther, ce flic allemand antinazi qui assiste à la montée et à la chute de Hitler?
Cela fait plus de 25 ans, alors il difficile de me souvenir. Cela dit, j’étais davantage intéressé par le fait d’écrire une histoire au sujet de Berlin et de l’Allemagne ordinaire pendant cette période que sur un flic. L’idée d’utiliser un policier était donc une bonne façon de découvrir ce que l’Histoire avait cachée.

Où avez-vous puisé votre inspiration pour créer ce personnage?
Sincèrement, je n’avais pas beaucoup de temps à consacrer à l’inspiration. Je n’ai jamais lu beaucoup de polars et pour être honnête, c’est encore le cas. Les détectives que j’ai aimés et qui couvrent la même période que celle de Bernie sont ceux imaginés par Raymond Chandler et par Dashiell Hammett. J’ai peut-être trouvé en eux une part d’inspiration.

On retrouve plusieurs dictateurs dans vos livres. Qu’est-ce qui vous fascine tant chez eux?
Les gens sont toujours fascinés par le mal. C’est pour cette raison que nous aimons regarder des films sur les vampires et les monstres. Les dictateurs nous attirent car nous voulons comprendre ce qui les motive. Comme si nous souhaitions nous rapprocher d’eux sans avoir à en subir les affres. Les gens lisent ces livres pour rencontrer des individus terrifiants et vivre leur vie par procuration.

Vous n’effectuez pas de distinction franche entre le peuple et les hommes politiques en ce qui a trait à la montée du nazisme. Comment votre série a-t-elle été reçue en Allemagne?
En Allemagne, sa réception a été mitigée. À Berlin, elle s’est révélée plus positive. Les Berlinois ne sont pas comme la plupart des Allemands. Ils ne l’ont jamais été. D’ailleurs Hitler détestait Berlin, tout comme Bismarck. Les livres de cette série ont toujours eu davantage de succès à Berlin qu’ailleurs dans ce pays. Les autres Allemands préfèrent mes autres livres, ceux qui sont exempts de nazis.

Pouvons-nous espérer une adaptation cinématographique de votre série?
Il est toujours difficile de faire des prédictions à l’égard de la télé ou du cinéma. En fait, cela ne me préoccupe pas vraiment, mais si je pouvais choisir quelqu’un pour incarner Bernie Ghunter, j’opterais pour Michael Fassbender.

La suite de l'entrevue demain.

Au sujet de La Trilogie berlinoise : « Pour vous dire à quel point j’ai apprécié ces polars historiques, je vais me permettre une affirmation audacieuse : comparé à ces récits bouleversants, Millénium m’apparaît aujourd’hui comme du fast food pour midinettes! », Norbert Spehner. La Presse, 17 mai 2009.

Philip Kerr est né en 1956 à Édimbourg, en Écosse. Il a publié 17 romans pour adultes, dont Une enquête philosophique, ainsi que 6 romans pour enfants sous le nom P.B. Kerr. Sa série articulée autour de La Trilogie berlinoise comprend huit volumes, dont deux ne sont toujours pas traduits en français.


mardi 19 juillet 2011

Nazisme, flashs d'écrivains et autres pérégrinations







En direct de la plage 


Canicule. Fuir la lourdeur plombée du Mile End. Internet. . Plage Saint-Timothée, Valleyfield, Westfalia avec le pote Denis. Bon plan.

Glisse deux bouquins entre mon Speedo et mes lunettes soleil : Musulmane mais libre de Irshad Manji (Le livre de poche), que je me promettais de lire depuis sa parution en 2006, et Des gens très bien (Grasset, 2010) d’Alexandre Jardin. Romancier dont la mièvrerie triomphante m’indifférait jusqu’à son passage, il y a quelques mois, à Tout le monde en parle .

Exit l’auteur de romans roses qui racolait Lynda Lemay dans les magazines, Jardin causait, des sanglots dans le trémolo, de son dernier bouquin où il est question de son aïeul Jean Jardin dit le Nain jaune.

Lui « qui fut, du 20 avril 1942 au 30 octobre 1943, le principal collaborateur du plus collabo des hommes d’État français : Pierre Laval, chef du gouvernement du maréchal Pétain. Le matin de la rafle du Vél’ d’Hiv, le 16 juillet 1942, il était donc son directeur de cabinet; son double. Ses yeux, son flair, sa bouche, sa main. Pour ne pas dire sa conscience », lance Alexandre Jardin d’entrée de jeu dans ce livre où il entend régler ses comptes avec son grand-père, mais aussi son père Pascal Jardin, dialoguiste célébré et auteur, entre autres, du livre La guerre à neuf ans (Grasset).

Un roman festoyant où il donnait le beau rôle au Nain Jaune sans jamais remettre en question son rôle effectif et organisationnel de cette nuit tragique qui coûta la vie à 12 884 personnes, dont 4051 enfants.

Alexandre Jardin démystifie les effets d’artifices de son père qui a su célébrer le fait que son grand-père a été chef de cabinet de Laval dans ledit roman qui fut primé par l’Académie!

« Se placer sous les projecteurs, meilleur moyen de camoufler l’ignominie! », nous dit Jardin fils en substance.

Filiation oblige, l’Alexandre a aussi participé à cette mascarade, confie-t-il, en écrivant à son tour de nombreux romans suintant de glucose en guise de subterfuge.

Au fil des pages de cet essai rédempteur, on croise donc des « gens très bien » dont certains 
« aficionados mondains du IIIe Reich » qui auraient eu de nombreux comptes à rendre au Tribunal de l’histoire : Cocteau, Guitry, Yvonne Printemps et même Mitterrand, ce résistant de la onzième heure.

Si on se désole que l’ancien étudiant de Science Po qu’est Jardin ne nous entretienne guère des origines de l’antisémitisme français, qui remonterait au boulangisme selon l’historien Zeev Sternhell, ni n’étaie son propos lorsqu’il nous fait part de sa méfiance à l’endroit de Tariq Ramadan, l’intellectuel sulfureux de l’islam croisé sur un plateau télé, on y retrouve de merveilleux passages, notamment sur le judaïsme, qui portent le reflet lumineux des perles dans la nuit.


Havanes de Paul, Chanel de Nelly

Le soleil grille. Trempette en eau glaciale. Une femme, vingtaine élancée, batifole près de moi en arborant un costume intégral qui lui couvre aussi la tête. Envie de lui demander si elle fait de la plongée mais il s’agit de son maillot de bain!

Le Prophète ne savourait-il pas le corps des jolies femmes?

Je reviens sur le sable et replonge dans le Jardin. Une pensée pour l’ami Paul Marchand, écrivain et ancien correspondant de guerre, qui s’est enlevé la vie voilà deux ans ces jours-ci.

Lui qui me téléphonait pour m’inviter à « aller capturer des filles » en ville alors qu’il vivait à Montréal. Ce grand efflanqué qui broyait du Nietzsche et avait détesté le film La Vie est belle qui « banalisait la Shoah ».

L’un des seuls qui au cours de ma vie m’ait encouragé à pousser davantage l’écriture. Bien qu’il fût discret sur la question, être correspondant de guerre au Liban entraine le réflexe de la discrétion, l’était Juif le Polo. Un jour que je m’étonnais de la consonance de son patronyme plutôt neutre, il me répondit tout de go : « Tu voudrais que je porte l’étoile jaune? »

On ne sait pas ce que les morts deviennent. Nous parlent-ils à travers la mémoire? Tendresse virile et volutes de ses Havanes parfument mes souvenirs.

Pas le temps pour Musulmane mais libre. Je songe à l’offrir à ma voisine des clapotis. Puis, j’observe à ma droite immédiate cette jeune, belle et grande fauve tatouée dans le dos et piercing sur la langue qui minaude le grand Black style basketteur plutôt indifférent.

Elle et ses copines enfilent des verres de rhum. Séance photos improvisée avec appareils portables. Les girls rigolent en envoyant dare-dare les clichés suggestifs sur Facebook.

Le besoin de séduire les pousse à de plus en plus d’audaces dans les poses : « Burqua de chair », disait avec tant d’à-propos la pauvre Nelly dans ses romans, elle qui était fasciné par l’hypersexualisation et le culte du corps. Souvenir d’effluves de Chanel et de rires aiguës.

Je me demande, là, « sous le soleil exactement », qui de nous tous est vraiment le plus libre finalement ?

Un ange passe.


Bienvenue sur Twitter : @Claud_Andre

samedi 11 décembre 2010

Apocalypse Bébé de Virginie Despentes

Lucidité destroy

Le dernier roman de Viginie Despentes ? Une plongée en apnée dans la lucidité sombre.

Phrases courtes, rythme effréné façon punk, suspense captivant malgré sa banalité, l’auteur et réalisatrice déjà culte Virginie Despentes (Baise-moi) fesse de nouveau très fort avec ce polar récipiendaire du prestigieux Renaudot.

Lucie, 40 ans, une enquêteuse de petite envergure perd la trace de Valentine. Une ado dévergondée en mal d’affection qu’elle suivait pour le compte de la grand-mère paternelle friquée.

Afin de la retrouver, la Sherlock Holmes de pacotille mais néanmoins attachante comme une copine de nuits arrosées sollicite l’aide de la Hyène. Une gouine destroy qui roule des mécaniques et ne dédaigne pas coller des baffes.

L’enquête pour retrouver «la petite», fille d’un écrivain narcissique et d’une beauté Beur qui l’a abandonnée encore bébé, mènera notre duo dans divers milieux avant de se poser à Barcelone où nous serons témoins d’une orgie de lesbiennes.

De l’extrême droite juvénile à la gogauche frimeuse en passant par les Arabes des Cités, les bobonnes botoxées et le milieu littéraire, Despentes, sociologue de haut vol, dépeint les fragments sombre de notre époque avec une acuité des plus déstabilisante. 

Et cela s’avère subversivement jouissif.

On espère qu’il y aura une suite à ce road book captivant. ****/5

Virginies Despentes
Apocalypse Bébé 343 p.
Grasset

dimanche 21 novembre 2010

Entrevue avec Michel Folco sur l'enfance d'Hitler




Folco : Sans faux col

Auteur de Dieu et nous seuls pouvons (1991) qui devait initier la saga d’une famille de bourreaux, l’auteur à succès Michel Folco était de passage chez nous cette semaine histoire de présenter La jeunesse mélancolique et très désabusée d’Adolf Hitler. Un autre roman qui imagine, avec le peu d’information dont nous en disposons, l’enfance du plus célèbre bourreau de tous les temps. Rencontre avec un personnage à la fois truculent, cultivé, un tantinet provocateur et éminemment sympathique.

Claude André

Est-ce que l’adaptation cinématographique de votre premier roman devenu Le Bâtard de Dieu vous a rebuté du cinéma ?
En France, les gens faisaient la ligne pour sortir tellement c’était mauvais. C’est plutôt le cinéma qui s’est rebuté de moi. Ils sont vachement superstitieux dans cette industrie et si un premier film ne marche pas…Je n’ai plus jamais eu de contact ni quoi que ce soit. Même avec le producteur qui était également le metteur en scène.

Votre livre n’aborde pas la gestation de l’antisémitisme de Hitler. Était-ce, puisqu’il faut un minimum d’empathie pour adhérer à une personnage, une stratégie afin d’évacuer d’emblée son côté le plus antipathique ?
Non, parce que après tout ce que j’ai lu sur la petite enfance, l’enfance, ses parents, bref le background, il y avait de l’antisémitisme ambiant. Mais lui ne l’était pas, antisémite. Du moins pas encore. On situe les premières manifestations en 1918-19. Juste après la première guerre mondiale (Folco évoque une théorie selon laquelle c’est au contact de pacifistes juifs qui n’avaient pas fait la guerre qu’Hitler serait devenu antisémite. Il relatera d’autres thèses en cours d’entrevue.)

Le sujet est très délicat, j’ignore si vous êtes Juif, mais on peut évidemment être accusé d’avoir eu des «intentions» en écrivant un livre comme celui-là. Surtout de la part de ceux qui refusent d’humaniser Hitler ?
Certains refusent de le voir jeune en photo. Ça leur paraît impossible, intolérable. On ne peut être aussi banale que ça et devenir Hitler. Il faut des sources, peut-être mystiques… c’est très curieux.

Le refus de l’humaniser ?
Complètement, moi c’était mon propos inverse. Tout ce que je lisais le dépeignait comme cela, d’une grande banalité : psychorigide,  aucun humour… Freud dit que l’enfance, c’est le cœur de l’homme. Tout ce qui est important serait jouerait de 0 à 5 ans. Or, pendant cette période Hitler, dont le père douanier était constamment à l’extérieur de la maison, a été complètement pourri par sa mère et par sa tante. Jamais on lui a dit non. Quand son père a prit sa retraite et a tenté de régir tout le monde, Hitler avait 5 ans et tout de suite il s’est rebellé. À partir de ça, il a vécu une succession de rébellions contre son père qui souhaitait en faire un fonctionnaire. C’est là que tout s’est joué, de 0 à 5 ans. Pas l’antisémitisme mais le caractère fonceur et sûr de lui…

Puisque l’on sait qu’Hitler n’a pas eu d’enfants, comptez-vous lui en attribuez un illégitime afin de poursuivre une saga éventuelle ou vous avez fait le tour ?
Non, non, non. Je compte même le faire survivre au bunker et en faire le bibliothécaire de l’enfer du Vatican. Ecoutez, pour les curés et pour les catholiques, Hitler c’était du pain béni. Il était anti communistes et anti Juifs. Les deux ennemis de la chrétienté… poursuit l’écrivain qui nous assure que ses personnages à lui devraient croiser la route du Führer dans les prochains romans :  «puisque c’est la guerre, ils s’affronteront.»  





samedi 13 novembre 2010

Dany Laferrière : l'être ambigu

Conversations avec Dany Laferrière fleure bon le café rare et les idées riches.

Claude André

Qu’est-ce que tu aimerais que l’on dise de toi ? «Que je suis un être ambigu», lance le titulaire du Prix Médicis 2010 et auteur de L’énigme du retour à la conclusion de ce livre qui recèle, entre autres raretés, deux entrevues qui comportent les mêmes questions autour de Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer mais avec 25 années d’écart !

C’est à grand coup de lucidité poético-ludique que Dany Laferrière a accepté de répondre à Ghila Sroka, une proche amie des 25 dernières années histoire de lever le voile sur cette ambiguïté revendiquée.

Et ce qui rend ce recueil d’entretiens si précieux, c’est qu’en plus de l’amitié et du respect qui en émaillent les pages, les questions de Ghila Sroka sont non seulement pertinentes, tant sur le plan littéraire que personnel,  mais toujours appuyées soit par des passages de l’œuvre de Dany ou des réflexions de grands auteurs qu’il affectionne particulièrement dont Borges.

Fondatrice des magazines Tribune juive et La Parole Métèque, Ghila Sroka est une battante qui s’oppose aux idées reçues et ne refuse jamais les joutes intellectuelles. Sioniste de gauche et présidente du Comité des Juifs pour le Oui lors du dernier référendum au Québec (1995), elle a été classée par le Magazine Châtelaine d'octobre 2008 parmi les 20 femmes «décoiffantes» de la planète.

Un livre pétillant de tendresse et d'intelligence à lire partout, même chez le coiffeur. ****/5

Conversations avec Dany Laferrière
De Ghika Sroka
Les Éditions de La Parole Métèque 217, p.

Les deux protagonistes vous attendent dimanche le 14 novembre à 14 h00 chez Renaud-Bray, 4380 St-Denis.

lundi 13 septembre 2010

Une douce flamme de Philip Kerr




La suite des choses…


La douce flamme reste allumée pour les amateurs de La Trilogie berlinoise


Claude André


Après la captivante Trilogie berlinoise, parut une première fois fin 80 début 90, qui nous racontait avec force détails les aventures d’un enquêteur d’exception contraint d’adhérer à la SS  et qui devenait ensuite détective privé par dissidence idéologique, l’auteur Philip Kerr publiait en 2006 La mort entre autres et, en 2008, Une douce flamme.


En parallèle à une histoire de meurtres en série dont il était chargé en Allemagne en 1932, l’auteur  transporte l’attachant et cynique Bernie Gunther en 1950 où il investigue sur la disparition d’une adolescente issue de la haute société mais aussi sur celle de l’oncle et la tante d’une magnifique juive convertie.

L’une de ses enquêtes, qui pourrait bien avoir un lien avec une histoire non résolue en Allemagne, nous apprendra beaucoup de choses sur l’Argentine de l’époque devenue refuge de nombreux dirigeants nazis. Parmi celles-ci, bien que cela ne soit pas officiel, l’existence d’un camp de concentration.

En plus d’une intrigue bien ficelée qui donne froid dans le dos, le lecteur croisera Eva Peron (ainsi que son mari pédo) et surtout, retrouvera ce même sens de la métaphore qui tue propre au héros genre : «vous avez toujours été aussi cynique ? Non, avant j’étais dans le ventre de ma mère».

Et non, il n’est pas nécessaire d’avoir lu La mort entre autres ou même La trilogie… au préalable  prendre son pied à la lueur de cette douce flamme. *** 1/2

Une douce flamme
Philip Kerr
Éd. Du Masque
427 p.

samedi 4 septembre 2010

La rentrée livresque, survol

Sélection des plus subjective

Voici en substance (et en oubli) quelques livres que nous attendons tel un fumeur sa cigouille post coïtale.

Tout d’abord, «l’autoroman» de notre monstre sacré Victor Lévy-Beaulieu, Bibi (Grasset) qui nous transporte à travers de l’Afrique centrale au Québec en passant par l’Île de Pâques. Le même éditeur propose le nouveau roman de la controversée Virginie Despentes (Baise-moi), Apocalypse bébé.
                                                                                                                                           Photo: Elie Wiesel
Il nous est également loisible, sous l’habituelle jaquette jaune, de lire Otage le dernier roman du titulaire d’un prix Nobel de la paix Elie Wiesel qui se penche sur l’enlèvement d’un Juif par des Palestiniens en 1975 à New York et propose, par la même occase, une réflexion sur le conflit que l’on sait.

Parlant de politique, le solide Louis Hamelin nous plonge en plein cœur de la Crise d’Octobre avec un roman, parait-il, très documenté, La Constellation du lynx (Boréal).

Autre pointure, l’auteur du conte sur l’eau si chère à Guy Laliberté, Yann Martel, lance ces jours-ci la très attendu version française de son roman sur la Shoa Béatrice et Virgile (XYZ).

Mon  ancien collègue Michel Vézina (Coups de tête) brassera la cage quant à lui avec Zones 5, un roman de pirates modernes dans un Québec indépendant dirigé par…Richard Martineau.

Nous jetterons également note dévolu en octobre sur Mon cul, le commandant et Munch de Mô Singh ainsi que le premier roman de la réalisatrice (Le Ring) Anaïs Barbeau-Lavallette qui se déroule dans Hochelaga-Maisonneuve ou Homa pour les agents immobilier. Ça s’appelle Je voudrais qu’on m’efface (Hurtubiste).

C’est sans doute aussi pour ne pas s’effacer que l’ex-felquiste et éditeur Jacques Lanctôt publie pour sa part Les plages de l’exil qui raconte ses années dans l’île de Fidel Castro.

Du côté des traductions, notons La chute des géants (R. Laffont) de Ken Follet qui nous avait donné le magistral Les Piliers de la terre et, ô bonheur, une version non-amputée de 50 %, comme ce fut le cas jadis de Parlez-moi d’amour du nouvelliste culte Raymond Carver. La nouvelle ancienne vraie mouture se nomme Débutants (éd. De l’Olivier).

Si vous n’avions qu’un essai à lire cet automne, on opterait pour les désormais traditionnels Comptes et contes du prof Lauzon (Michel Brûlé) qui nous proposent toujours un regard différent et incisif sur notre société. Amen.

mardi 17 août 2010

L'enfance d'Hitler

Défi relevé

L’acclamé écrivain Michel Folco relève avec brio le défi de raconter l’enfance d’un monstre sans sombrer dans la complaisance ou la sensiblerie.


Claude André

Partant du postulat que le lecteur doit éprouver de l’empathie envers le personnage central d’une œuvre pour le convaincre de poursuivre sa lecture, on met la main sur cet objet avec un sentiment de perplexité mêlé de culpabilité appréhendée : et si j’aimais Hitler?

Le très doué Michel Folco a trouvé une façon élégante et captivante de résoudre le défi titanesque qu’il s’était donné de relever : évacuer tout simplement la fomentation de l’antisémitisme du futur Führer, qui aurait même eu un ami juif…

Un peu comme pour nous dire : ne le haïssons pas toute de suite, mais demeurons vigilants.

Avec son économie de mots pour un maximum d’effet, le doué narrateur imagine la jeunesse d’Hitler avec le peu d’informations dont nous disposons et parvient à en tirer un récit d’une plausibilité troublante.

De la classe paysanne autrichienne de la fin du 19e siècle à l’assassinat de l’archiduc Ferdinand d’Autriche par un Serbe, qui devait déboucher sur la Première Guerre mondiale, nous découvrons le terrifiant personnage, qui a déclenché la Seconde en réponse à la Première, dans toute son apparente banalité.

Ainsi, même lorsqu’il propose un Hitler amoureux, refusé à l’École des beaux-arts ou indigent, Folco, à la façon du Petit Poucet, glane ici et là des indices qui permettent au lecteur de ne jamais oublié à qu’il a affaire. Captivant *** 1/2

Folco, Michel. La jeunesse mélancolique et très désabusée d’Adolf Hitler, Paris, Stock, 2010, 352 p.