samedi 3 octobre 2009

Lettre à Nelly

                         



La lourdeur écrasante du vide



Il pleut. Tes funérailles auront lieux aujourd'hui. Comme je commençais à guérir de toi. Comme on venait d’enterrer le grand froid qui nous a séparé, voilà que tu t’en vas. Nous laissant, les autres et moi, dans la lourdeur écrasante du vide. Deux peines de toi. Lourde sentence que celle de la semaine dernière.

Et pourtant, je ne t’en voudrai pas.

Il fait nuit dans le Mile-End. Je farfouille dans nos lettres virtuelles. On ne se parlait presque jamais au téléphone. Comme si nous voulions que nos échanges s’imprègnent dans le tumulte du temps.

À moins que ce ne soit imputable à notre timidité mutuelle, va savoir, d’éclopés écartelés entre le rêve clinquant et le réel parfois gris.

Je n’ai pas encore trouvé la force de pleurer ton exil. Tu as choisi le plus violent. À qui voulais-tu faire si mal ? Souhaitais-tu à ce point avoir le dernier mot comme d’aucuns l’ont suggérés ? Ou étais tu simplement si down à ce moment-là que la seule lueur qui semblait apparaître au bout du tunnel était-celle d’un train qui arrive en trombe ?

Qui de Nelly ou d’Isabelle ai-je connu ? Était-ce toi ou une autre ? Un personnage inventé pour le roman de ta vie ? Un rôle de quête de rédemptrice pour l’enfant blessée que tu étais ? Et que tu ne voulais pas quitter.

Pourtant, je sais que tels des âmes fracassées qui planent sur des papillons d’argent, les «exaltés à l’état pur» savent se reconnaitre dans la noirceur.

Dès le début de nous deux, à l’automne 2M7, tu m’as écrit que tu craignais m’effrayer avec tes appels «au secours». Puis, il y a quelques semaines, tu me disais avoir décidé de vraiment faire un move pour tout arrêté.

C’est étrange comme, avec le recul, je me rends compte que nos changes étaient des plus volatiles. Parfois on parlait des paradis artificiels assassins. Ensuite de la postmodernité vue par Finkielkraut que tu adorais, puis tantôt des récriminations que tu avais reçues au sujet de ta nouvelle couleur de cheveux.

Je me souviens qu’on s’est étudiés au début. Méfiants comme des boxeurs pendant nos entretiens au resto Rumi, que tu aimais découvrir, tandis que nous dégustions du thé à la menthe.

Puis il y a eu ce gala de boxe. C’était le 7 décembre au Centre-Bell.

Tu m’as invité chez toi ensuite. Peut-être y as-tu cru en cet instant ? Tout était parfait. Quintessence de la volupté. Le lendemain, j’étais certain d’avoir enfin pu toucher à la lumière bleutée du sublime. Grâce à toi.

Puis j’ai marché dans la neige de l’aurore pour remonter vers chez moi. Tes reflets charnels de Chanel sur ma chair. Dans mon iPod, Cohen chantait Dance Me To The End of Love. J’étais enfin heureux.

Il y a eu une histoire qui a été la nôtre. Une parmi tant, je sais. C’était pareil pour moi. Mais c’était délicieux. Puis on s’est perdus. Le train que je te proposais alors s’était trompé d’heure. Je sais que nous allions nous retrouver. D’ailleurs nos regards se cherchaient encore mais sans pudeur cette fois à la première d’Ici et là le 17 septembre.

Tu m’excuseras, je t’en prie, d’avoir dévoilé ton secret, si mal gardé par ailleurs, vendredi dernier à la télé. Je sais que certaines de tes amies m’en ont voulu. Mais devant le mythe qui se construit, la légende qui se crée autour de toi, je ne peux m’empêcher de tenter de faire triompher la vérité : ton geste n’avait rien de glamour.

Je refuse de me faire le complice d’une starification de ton désespoir.

«Tout part en morceaux dans ma vie... à cause de ça», m’as-tu écrit en mai dernier. Tu parlais de l’alcool. Je peux comprendre cela. Mais si nous ne pouvons plus rien pour toi, je sais que tu serais d’accord pour que ton geste ne serve pas d’exemple.

D’ailleurs il a d’ores et déjà des conséquences désastreuses près de moi. Tu n’aurais surtout pas souhaité cela.

«Je ne veux pas t'effaroucher avec mes confidences, mais ça me fait du bien de te dire ça, je sais que tu comprends. Contrairement à mes amis qui ne voient rien, qui ne sentent rien. Pas méchamment, juste parce qu'ils ne savent pas ce que c'est», m’as-tu écrit encore cet été.

Après avoir lu les lettres de certaines d’entres-elles, j’ai reçu tel un baume une missive fraternelle du poète Lucien Francoeur: «Les gitans reviennent toujours sur les lieux de leurs amours», y disait-il.

Je veux y croire. Et si je dors, réveille-moi je t’en prie Nellouche. Pour me dire : «Je vais pas si pire…mais je me suis trompée.»

Je t’aime.

Claude

7 commentaires:

RAINETTE a dit…

:-(

Dianerythme a dit…

Bien triste ce texte..(silence)

Elle portait en elle une grande souffrance. Une profonde souffrance, celle du manque d'amour de soi, le soi si fragile si vrai, le soi tissé de soie, celui qui fait de nous un être merveilleux et extraordinaire.(silence)

Une pensée pour toi..xx

cath06 a dit…

très beau texte
Amitiés
Cathy

vjhoming a dit…

Beau texte Claude

Anonyme a dit…

Très touchant Claude. Mes condoleances.

nicole a dit…

Que dire... Je tombe de ma chaise, tiens ! Texte profond, tellement profond, chaud comme de la braise. Vous devriez écrire un livre Claude, il faut absolument écrire un livre...
Au plaisir,
Nicole Simard
8 janvier 2010

Anonyme a dit…

Je t'écris un peu tard Nelly, pourtant ce n'est pas faute d'avoir, alors que je n'ai pas connue personnellement, vécu ta mort profondémment, tu nous as tellement apporté, ta sensibilité me touchait si puissamment.
Je pense à toi ce matin parce que ma mère est morte, et que vous aviez en commun des mondes dont il faut taire l'existence.

A travers ma mère, qui t'aurait surement aimée telle que tu étais avec tes démons et tes beautés, je ne peux m'empêcher de plonger coeur et âme dans le monde du pouvoir et de l'argent, oh combien nous souffrons nous les femmes de se taire devant sa loi pour survivre, avons-nous le choix? Tu avais besoin d'argent, et puis, n'en avons-nous pas tous besoin? J'ai encore mal à tous ceux qui te regardaient de haut, finalement nous sommes tous la marionnette de quelqu'un Nelly, pour toi ça avait juste été plus évident, soumis aux ficelles de ceux qui n'ont pas de coeur et qui ont perdu leur âme depuis longtemps, si ils en ont jamais eu une. Je n'ai plus de larmes à pleurer tellement j'ai vécu, tellement j'ai souffert de la loi du pouvoir et sa la loi du silence, je n'ai à offrir que mes mains pour vous serrer dans mes bras dans l'au-delà et vous souhaiter que Dieu, si il existe, vous fasse enfin connaître l'Amour.
Anne Campagna